lundi, 22 août 2005
La cruche du café
Pas toute une vie, non… c'est sûr. D'ailleurs, si j'y pense, j'aurais plein de choses positives à te dire, toute ma reconnaissance pour m'avoir amenée à prendre un chemin d'adulte responsable et vivant. Il faut absolument que j'y pense quand tu seras en face de moi. Cela nous permettra peut-être de ne pas être prises trop vite dans le ressentiment qui nous agite depuis ce jour où, convaincue dans mon for intérieur, je t'ai retourné le cadeau de mes quarante ans.
Une crise d'adolescente attardée ? C'est peut-être ça en fait… Je ne t'avais jamais envoyée "péter", je n'avais jamais haussé le ton contre toi, ta parole avait toujours été "parole d'Evangile" pour moi. J'étais une petite fille.
Tu vis à des kilomètres de moi. Déjà avant notre "clash", nos rencontres étaient rares et manquaient de spontanéité. C'est lourd. Oui, c'est moi qui suis partie… mais c'est dans la logique des choses, non ? qu'un enfant quitte ses parents pour s'établir ailleurs. Tu me l'as reproché, souffrant de cet éloignement difficile à combler par manque de temps. Pour ma part, intérieurement, j'ajoute "par manque de volonté" et c'est là, je le sais alors que je t'attends et que je rumine ces deux années passées, que nous allons retomber dans un ressentiment.
Est-ce que le silence, la non-relation, l'ignorance de l'autre constituent une solution, notre solution ? Cette question, je la retourne dans ma tête depuis tout ce temps, parce que c'est ce que nous vivons l'une envers l'autre depuis le jour de mon anniversaire. Nous nous ignorons… superbement.
Il y a trois jours, j'ai osé, j'ai voulu rompre ce silence et je t'ai invitée… Chacune fait un bout du chemin et nous nous retrouvons dans un café, endroit neutre qui confine les émotions.
Maintenant je ne sais plus… Allons-nous réussir à faire peau neuve l'une en face de l'autre ? Pas de lézard… nous sommes co-responsables de cette entreprise. La balance ne pèse pas plus d'un côté que de l'autre. Mais je ne sais même pas si tu es convaincue de cela…
Le train a dû entrer en gare. Il est 14h12. Encore quelques minutes. Je recommande un "petit noir", c'est le quatrième… pas bon ça, j'en ai les mains qui tremblent et cette boule au ventre qui ne lâche plus. Allez, on respire à fond, lentement, une fois, deux fois, trois fois. Le cœur ralentit et la pensée se calme : je resterai moi-même, coûte que coûte.
Et voilà. Entre les gens songeurs qui marchent dans l'avenue de la gare, soudain une écharpe colorée attire mon regard. Je suis contente de voir ma mère. J'accroche cet instant silencieux dans mon cœur et me lève au moment où elle ouvre la porte du café.
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samedi, 20 août 2005
La roue qui tourne
Ô maman !
Cri de détresse quand rien ne va plus. Cri de détresse tombé dans un puits d'inconscience. Elle sort de ses entrailles et elle ne les défait plus. Entrailles à vif d'un manque originel. Celui de l'affection naturelle, celui de la protection maternelle. Manque du Verbe qui ose, qui risque, qui vit. Le Verbe a besoin de sécurité. Procrastination aiguë, sa maladie. Culpabilité lancinante, sa maladie. Aurait-elle à ce point-là fait mal en vivant ?
Elle n'ose même pas dire qu'elle ne se sent pas aimée de sa mère. Qu'elle ne l'a jamais été. Parce que sa mère lui dit le contraire. Dire, mais pas faire.
L'amour, c'est du temps et de l'énergie donnés.
"Je" ou "Elle"... c'est peut-être là le point de départ. Incarnation difficile, dérapage initial. Et la Vie qui pousse, en avant. Cette grande roue qui centrifuge. Qui ne recommence même pas, tellement elle ne s'arrête pas. Tenter jour après jour d'éviter les erreurs subies. S'en détacher pour les regarder à distance et ne plus en souffrir pour que les enfants en souffrent le moins possible.
Un pas à la fois, une minute à la fois. Et que des choix. Bénins, légers, sans pouvoir imaginer l'issue. Difficiles, lourds, à imaginer le pire tout en espérant le meilleur.
Je veux vivre de cette Vie mouvante, torturante, qui ne laisse pas de répit et qui embellit le matin.
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lundi, 11 avril 2005
Petite fille
Quand elle était petite, elle est sortie d'un ventre qui n'avait pas eu l'énergie de la désirer. Parce que juste au-dessus du ventre en question, il y avait des poumons en souffrance. Pour réparer ces poumons, qui devaient bien oxygéner le sang de ce corps pour qu'il vive, les médecins ont fait des piqûres, beaucoup de piqûres. Avec leur discours rassurant : le bébé ne souffrira pas de ce traitement.
Pas d'autre choix.
Une mère obligée de se séparer de ses deux fils. Une femme éloignée d'un mari qui la trompe. Malade. Enceinte.
Mara était ce fœtus.
A-t-elle su aimer Mara comme elle l'avait rêvé ? Ce sera une fille, c'est sûr. Rêver et désirer ne sont pas synonymes. Au bout de ces neuf mois, l'épreuve redoutée parce que déjà vécue deux fois. La peur au ventre.
Mara était ce fœtus qui baignait dans la peur.
Elle l'a abandonnée une première fois en refusant la douleur de l'accouchement. Anesthésie générale.
Elle l'a abandonnée une deuxième fois quand elle l'a confiée à une tante. Pour avoir la force de s'occuper des deux premiers.
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Sa poésie
Sa poésie lui semble assassine. Quarante ans qui défilent, sans suite, martelés sans hargne, presque avec amour. Elle se sent étrangère en sa propre famille et ses attaches sont profondes.
Leur dire qui elle est. Leur dire celle qu'ils ne connaissent pas ou refusent de voir. Entrer en conflit délibérément. Pleurer s'il le faut en essayant d'être plus libre que ça. Perdre son sérieux. Entrer dans le ridicule, le risque et le vivant, le mouvementé. Pour enfin occuper sa vie. Et ne plus voir les "mais"…
C'est dans ce rêve éveillé qu'est apparue la poésie, la parole de l'auteur, la voix de la chanteuse. Cette incarnation qu'elle recherche en tâtonnant à coup de rancœur et de griefs alors qu'elle n'appartient qu'à elle et non aux autres.
Elle sort du cabinet de son psy. La boîte de kleenex posée sur la petite table noire est vide. Elle réalise aujourd'hui qu'elle n'a plus à avoir peur d'être abandonnée, car elle l'est déjà. Abandonnée à elle-même comme tout adulte en devenir. "Maman" ! Elle a crié dans la solitude de sa nouvelle maison. Cette déception lancinante qui revient, encore et toujours, et l'entraîne aux enfers, elle va lui faire la peau.
Remettre l'ouvrage sur le métier une dernière fois.
Les émotions s'engouffrent dans sa pression sanguine, boostent son cœur et viennent la baigner d'une sueur chaude qui la fait ventiler sa couette au-dessus de son corps las, couché sur le côté. Elle se retourne, regarde le réveil et calcule mentalement le temps qui lui reste… Avant de se lever et de repartir dans ce courant continu qui l'éloigne de son centre. Avant d'entrer dans le froid hivernal qui a glacé à l'avant-toit la neige fondante de la journée. Avant de prendre la route pour aller à la rencontre de son fils.
"Avoir un enfant, c'est comme avoir une espèce d'organe en plus qui se balade un peu partout" a écrit Jacques Dutronc. C'est l'élargissement du domaine, par procuration. C'est le décentrage obligatoire, par amour inconditionnel de la chair de sa chair. C'est le "tu verras ce que c'est quand t'auras des enfants…" que sa mère lui interpose dans chaque échange verbal sur leur histoire. C'est l'événement qu'elle n'avait jamais réellement rêvé avant d'y être. C'est sa première vraie responsabilité qui la catapulte dans l'illusion de toutes les responsabilités passées ou présentes qu'elle s'est imposées à elle-même. Ces mêmes responsabilités qui l'ont conduite aujourd'hui à vivre cet après-midi sous sa couette.
Il y a deux mois, elle a craqué, elle a baissé la garde, l'entraînant dans cette spirale descendante qui lacère les tripes et questionne l'âme dans sa foi. Mourir à elle-même, faire table rase, le vide pour assister, muette, à la naissance de la chrysalide.
Ce que la chenille croit être la fin du monde, certains l'appellent papillon.
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